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[PORTRAIT] Lisa Crystal Carver

Père dealer puis meurtrier condamné, mère invalide rongée par la maladie de Crohn. Lisa Crystal Carver grandit comme ça, à Dover, dans le New Hampshire, née le 9 novembre 1968. À quinze ans, elle a déjà sa philosophie: une forme de libertarisme personnel qui la mène tout droit vers la déviance artistique. À dix-huit ans, elle part en tournée avec le groupe de performance Psycodrama, et commence en même temps le travail du sexe. L’année suivante, elle fonde Suckdog avec celui qui deviendra son mari, l’artiste français Jean-Louis Costes.

Suckdog, ce n’est pas vraiment un groupe. Des “opéras savon” où le public participe, nu, en sang parfois, avec au programme des habitués du underground le plus extrême: GG Allin, Boyd Rice, Nick Zedd, Vaginal Davis. Six tournées entre les États-Unis et l’Europe jusqu’en 1998. En parallèle, elle lance son propre fanzine, Rollerderby, où elle interviewe et célèbre les figures de cette scène-là. En 1995, le magazine Utne Reader le désigne meilleur fanzine du genre et place Carver sur sa liste des 100 visionnaires qui pourraient changer votre vie, aux côtés de Noam Chomsky et Spike Lee.

En 2005, chez Soft Skull Press, elle publie Drugs Are Nice: A Post-Punk Memoir, écrit en partie à partir de ses journaux intimes, développé au sein d’un groupe de critique qu’elle appelle le Meat and Books Club. Le livre couvre sa vie entre dix-huit et trente-deux ans: le père, la fugue à dix-neuf ans, le mariage raté avec Costes, sa relation avec le musicien de Smog Bill Callahan, puis avec Boyd Rice, avec qui elle a un fils, Wolfgang. Kirkus Reviews parle d’un livre explosif, une radiographie d’âmes perdues et de bêtes de scène, fait de flashs stroboscopiques de lucidité. The Village Voice, lui, y voit une élégie sidérante pour l’underground perdu des années 80. Plutôt qu’une tournée de promotion classique, Carver reconstitue en direct, sur scène, certains épisodes du livre. Une tentative de suicide, une rencontre avec GG Allin.

Rice n’est pas qu’un nom de plus dans la liste. Musicien noise sous le nom de NON, ordonné prêtre puis magister de l’Église de Satan, connu pour une esthétique qui a longtemps flirté avec l’imagerie fasciste, il est aussi, d’après ce que Carver raconte dans son livre, un homme qui l’a frappée. Il est arrêté pour violence domestique en 1995, jamais inculpé. De cette relation naît Wolfgang, avec une délétion chromosomique qui demande des soins constants. C’est cette naissance, plus que n’importe quel scandale monté sur scène, qui met fin à des années de vie-performance ininterrompue. Carver survivra plus tard à un cancer de l’estomac, en 2022.

Le reste de la bibliographie suit une trajectoire moins prévisible que le personnage ne le laisse penser. Dancing Queen (1996), Rollerderby: The Book (1996, chez Feral House), The Lisa Diaries (2002, tiré de sa chronique sur le site érotique Nerve.com), puis un essai sérieux et nuancé, Reaching Out with No Hands: Reconsidering Yoko Ono (2012), qui refuse autant l’hagiographie que le mépris habituel réservé à Ono. The Jaywalker suit en 2016, illustré par Dame Darcy. Mariée quatre fois, divorcée trois fois, elle vit aujourd’hui entre la France et Pittsburgh, où elle prépare Lover of Leaving, un nouveau recueil annoncé pour 2025, sur ses mariages, ses enfants, ses parents, et un séjour chamanique au Pérou.