[OBJET] Trans: A Memoir, Juliet Jacques

Juin 2010. Juliet Jacques a vingt-huit ans, elle est pigiste, et elle décide de balancer dans les pages du Guardian un truc que personne n’avait vraiment fait avant: raconter sa propre transition de genre, en direct, chronique après chronique, sans savoir comment ça va finir. Le titre dit les choses. A Transgender Journey. Le parcours administratif et médical d’une femme trans dans le système public britannique, la NHS, filmé de l’intérieur, en train de se faire. 2011. La série grimpe sur la longlist du prix Orwell. L’opération elle-même, le point culminant du récit, tombe en juillet 2012. Jacques a trente ans.
Avant tout ça, elle est déjà autrice. Un premier livre en 2007, une étude critique sur l’écrivain oublié Rayner Heppenstall, chez Dalkey Archive. Ce qu’elle veut vraiment écrire, ce n’est pas un mémoire. Mon cœur va à l’art, la littérature, le cinéma et la musique expérimentaux, dira-t-elle plus tard. Mais en 2015, chez Verso, elle publie quand même Trans: A Memoir, postface signée Sheila Heti, avec qui elle avait déjà collaboré l’année précédente sur l’anthologie Women in Clothes. Et la raison pour laquelle elle l’écrit n’a rien de romantique. Elle le dit sans détour: “Je l’ai fait surtout parce que j’en étais venue à penser qu’aucun agent, aucun éditeur, ne me laisserait faire autre chose tant que ce ne serait pas fait.”
Et c’est là tout le nœud du livre. Cat Fitzpatrick, dans la Lambda Literary Review, pointe le problème de fabrication du mémoire trans comme genre entier. Il part du principe que la transition est en soi remarquable, mais finit, presque malgré lui, par s’adresser d’abord à un lectorat cisgenre en quête d’explications, jamais à une conversation entre personnes trans. Du voyeurisme cis habillé en confession littéraire. Fitzpatrick le rappelle. Juliet Jacques aurait préféré publier des nouvelles sur la vie trans, ou une histoire de la représentation trans dans la culture britannique. Les maisons d’édition ont exigé le mémoire, la forme qui se vend, celle qui rassure un public venu regarder une vie de l’extérieur plutôt que d’en discuter de l’intérieur. Juliet Jacques dira avoir dû cannibaliser deux fois sa propre histoire pour ça.
Elle ne s’y soumet pas sans résister. Elle construit un personnage avec de l’agentivité et de la complexité, s’attaque frontalement au cliché de la photo avant/après, retourne l’argument pour dire que c’est la société qui a un problème, pas les corps trans. Elle dira vouloir que son livre s’efforce de se rendre lui-même inutile à terme, et le décrit comme réflexif sur la façon dont les mémoires ont été utilisés, et sur l’obligation faite aux personnes trans d’écrire de façon autobiographique. Pour échapper un peu au format, elle l’infuse de politique, de théorie et d’histoire. Elle refuse aussi le costume de porte-parole qu’on veut lui coller. Elle n’échappe pas complètement au piège du genre. Mais elle se débat dedans, à vue.
Le prix à payer se mesure aussi dans le corps du texte. Le livre revient sur une tentative de suicide, au chapitre cinq, et Juliet Jacques racontera être restée six mois sans pouvoir taper un mot de plus après avoir rendu le manuscrit. Elle évoquera aussi tout ce qu’elle a choisi de ne pas dire, sur sa vie sexuelle notamment, prise entre des pressions contradictoires venues des conservateurs, de certaines féministes et de sa propre communauté trans: “il y a tellement de pression sur les personnes trans pour qu’elles soient de bons modèles.” Un climat qu’elle qualifiera lui-même de plus en plus censeur.
Pendant qu’elle écrit tout ça, elle travaille dans l’administration de la NHS, en pleine mise en œuvre du Health and Social Care Act de 2012, la réforme qui restructure le service public dont elle dépend elle-même comme patiente trans. Licenciée pour raisons économiques en 2014.
Le Guardian, lui, salue une exploration lyrique de son propre parcours de genre. Olivia Laing trouve ça courageux et bouleversant. Le livre termine finaliste du prix du premier livre du Polari LGBT Literary Salon en 2016; le livre audio est lu par l’actrice trans Rebecca Root.
Juliet Jacques finira par se détourner du sujet trans lui-même, vers la critique d’art et l’écriture qu’elle voulait faire depuis le début: des nouvelles, avec Variations (2021) puis The Woman in the Portrait (2024), une novella, Monaco (2023), redevable à Nadja d’André Breton. Le mémoire aura été un détour imposé. Jamais le projet.