[OBJET] The Torn Skirt, Rebecca Godfrey

Seize ans. Un père hippie parti bouder tout seul dans les bois, une mère restée sur la commune à jouer les filles libres sans être vraiment plus douée que sa gamine pour ça. Sara Shaw n’a pas de modèle sous la main, alors elle s’en invente un: Justine, croisée une fois, jupe déchirée, démarche de celle qui n’a plus rien à perdre. Le roman entier de Rebecca Godfrey (2001) tourne autour de cette traque-là. Retrouver Justine. Ou juste arrêter de sentir le bon élève.
Ce qui fait tout basculer, c’est un viol, le mec de Sara et sa bande, sur une fille de sa classe. Impossible de rester la même après ça. Alors Sara plonge. Prostitution mineure, fugues, centre de détention pour ados, jusqu’à un meurtre où elle finit elle-même suspecte. Mary Gaitskill comparera plus tard le bouquin aux Outsiders, “sauf que ça parle de filles”, sous-entendu: personne, ou presque, n’avait encore pris la rage adolescente féminine au sérieux comme sujet, plutôt que comme une phase à traverser vite fait. Même Thurston Moore signe un mot en couverture, salue un esprit “immature, abandonné et pourtant explosif”. Venant du rock indé, c’est presque un compliment surprenant, et pourtant logique. Ils reconnaissent leur propre matière.
Mais le vrai truc dingue commence après le point final. Godfrey, née à Toronto, grandie à Victoria (la ville même du roman), vit à New York et vient tout juste de boucler le manuscrit quand, en 1997, elle tombe sur un article du New York Times. Une gamine de quatorze ans, Reena Virk, battue puis noyée sous un pont à Victoria, par un groupe d’autres ados. Ses potes l’appellent direct: c’est ton bouquin, en vrai.
Elle rentre au pays. L’idée de départ, c’était juste d’aller voir un centre de détention pour bien décrire une prison dans son roman. Elle se retrouve face aux vraies gamines accusées du meurtre. Six ans d’obsession plus tard, elle publie Under the Bridge (2005), le récit vrai de l’affaire, adapté en 2024 par Hulu, Riley Keough dans son propre rôle, Lily Gladstone à l’écran.
Le vertige, il est là. Une romancière invente une fille dangereuse et un meurtre dans sa propre ville, et la réalité vient rejouer la même histoire, presque mot pour mot, avant même que le livre ne sorte. The Torn Skirt n’a rien prédit. Mais ça a suffi pour que tout le monde autour de Godfrey y voie un présage. Cette année-là, la frontière entre la rage sur papier et la vraie rage des ados de Victoria s’est faite presque invisible.
Godfrey meurt d’un cancer du poumon en 2022, à 54 ans. Elle laisse un dernier roman inachevé, Peggy, sur la jeunesse de Peggy Guggenheim, bouclé à partir de ses notes, publié en 2024.