the bad girls book club

[OBJET] Hit Parade of Tears, Izumi Suzuki

Cent quatre-vingts ans. Un mari qui traîne son corps trop vieux dans un Japon glissé vers un régime fascisant, une femme qui le regarde s’entêter. Un jour il retombe sur une vieille chanson de manif, années 60, et ça suffit: il monte une insurrection perdue d’avance, devient criminel d’opinion aux yeux du régime. La nouvelle-titre du recueil d’Izumi Suzuki, Hit Parade of Tears (2023, quatre traducteurs, chez Verso), tient tout entière là-dedans. Un homme qui refuse de vieillir tranquille. Une femme qui encaisse, en silence, jusqu’à ce que ça ne suffise plus.

Onze nouvelles, publiées au Japon dans les années 70, en pleine contre-culture, presque toutes portées par des femmes qui ne sont pas gentilles, et Suzuki ne cherche jamais à les rendre sympathiques. Dans “Full of Malice”, une mère et sa fille rendent visite au fils interné dans un établissement où on a inventé une opération pour retirer la méchanceté des patients. La fille découvre le corps de son frère, et comprend en même temps ce que cette ablation a coûté. Dans “The Covenant”, deux adolescentes, dont une extraterrestre, séduisent puis tuent un homme d’âge mûr, en représailles contre une violence patriarcale qui dépasse largement le cas de cet homme-là. PopMatters parle d’une “attitude punk rock” comparable à celle de Kathy Acker: cigarette au bec, vinyles qui tournent, références qui vont de Catherine Deneuve à Georg Trakl sans jamais s’excuser de rien; Kirkus, plus sobrement, résume: “dark and punky”. La science-fiction, chez Suzuki, ne sert pas à bâtir des mondes. Elle sert d’outil d’analyse sociale, un prétexte pour aller plus loin dans la cruauté ordinaire.

Suzuki écrit en pleine vague féministe importée d’Occident dans le Japon des années 70, et son rapport au mouvement reste profondément ambivalent: pas d’adhésion franche, pas de rejet net non plus. Ses personnages féminins refusent d’avance toute case commode, aussi violentes, égoïstes et jugeantes que les hommes “hypocrites, prédateurs” qui les entourent. La chercheuse Mari Kotani lit dans ce refus une manière de “désintégrer la structure du pouvoir” plutôt que de la retourner en discours militant.

Mais le vrai vertige commence en dehors du livre. Avant de se consacrer pleinement à l’écriture en 1971, Suzuki a posé nue, joué dans des films roses sous le pseudonyme de Naomi Asaka, tenu un bar comme hôtesse. En 1973, elle épouse Kaoru Abe, saxophoniste de free jazz, figure marquante de la scène expérimentale tokyoïte. Dans Endless Waltz (1995), le film que Kōji Wakamatsu consacre au couple, Abe la traite avec mépris pour ses piges de magazine, pendant qu’elle finance avec cet argent-là ses activités à lui. Une fille, Azusa, naît en 1976, élevée chez la famille de Suzuki, loin des deux parents. Divorce en 1977, cohabitation qui continue quand même. Abe meurt d’une overdose de bromisoval en 1978, à vingt-neuf ans.

Suzuki continue d’écrire, seule, prolifique. Jusqu’en février 1986, où elle se pend chez elle, à trente-six ans, laissant Azusa, neuf ans, du côté des vivants. Les femmes internées, amputées d’elles-mêmes, abandonnées par des hommes qui les méprisent ou les détruisent, qui peuplent Hit Parade of Tears, Suzuki n’a pas eu besoin de les imaginer entièrement. Elle connaissait déjà le monde qui les avait produites.

Le reste, c’est une histoire de redécouverte tardive. Après sa mort, Suzuki reste quasi invisible hors du Japon pendant plus de trente ans, éclipsée par sa propre biographie et par les hommes qui la traversent. Il faut attendre 2021 et Terminal Boredom, premier recueil traduit en anglais chez Verso, pour que son nom ressorte. Hit Parade of Tears suit en 2023, Set My Heart on Fire en 2024. Le photographe Nobuyoshi Araki, qui l’avait photographiée de son vivant, publie ses portraits d’elle à titre posthume en 2002, dans un livre au titre qui ne s’excuse toujours de rien: Izumi, this bad girl.