the bad girls book club

[OBJET] All The Anxious Girls On Earth, Zsuzsi Gartner

Hedy repasse la chemise de smoking de son compagnon depuis sept ans, avant qu’il ne parte à son propre mariage, avec une autre. Elle ne dit rien. Elle attend. Puis elle se met à appeler des fausses alertes à la bombe depuis le dix neuvième étage d’une banque, en pleine ville, juste pour le plaisir du chaos qu’elle ne peut pas se permettre autrement. C’est The Nature of Pure Evil, une des neuf nouvelles de All the Anxious Girls on Earth (1999, Key Porter Books), premier recueil de la Canadienne Zsuzsi Gartner.

Le titre ne ment pas. Ces filles là sont anxieuses au sens clinique du terme, hyperconnectées à leur époque, hyperlucides sur ce qui les entoure, et c’est justement cette lucidité qui les rend invivables, autant pour leur entourage que pour elles mêmes. Dans Boys Growing, une institutrice obsédée par l’odeur préfère ses élèves adolescents, encore doux, aux hommes de son âge qui puent le métal mouillé. Dans City of my dreams, une programmatrice de festival de cinéma se reconvertit dans la vente de savons alimentaires après qu’un réalisateur déçu s’est immolé devant chez elle. Et dans la nouvelle la plus ambitieuse du recueil, Odds that, all things considered, she’d someday be happy, un attentat est raconté sous quatre points de vue façon Rashomon, la grande gagnante de l’histoire étant la mère de la victime, qui transforme ce deuil en carrière de coach du pardon à la télévision.

Gartner écrit une prose nerveuse, saturée de références, souvent comparée à celle de Lorrie Moore. Publishers Weekly a salué des nouvelles audacieuses et diverses dans leur forme, tout en regrettant l’usage un peu trop systématique de la deuxième personne narrative dans plusieurs textes. Le Globe and Mail, moins retenu, a écrit qu’elle était une autrice brillante qui malmène l’esprit avec un bel aplomb. Aimee Bender, elle, a pointé la mécanique exacte du livre: sous l’éclat de la phrase se niche toujours la menace sourde de la violence.

Ce que Gartner installe ici, vingt ans avant que la pop culture ne théorise la unlikable female character comme argument marketing, c’est un casting entier de femmes qui n’ont pas besoin d’être aimables pour être vraies. Ni victimes exemplaires, ni bonnes personnes. Juste des femmes qui encaissent jusqu’au moment où elles décident de ne plus encaisser du tout, et de faire payer quelqu’un pour ça, n’importe qui.

Le recueil n’a jamais trouvé de traducteur français. Gartner continuera avec Better Living Through Plastic Explosives, finaliste du Giller Prize en 2011, mais c’est dans ces neuf premières nouvelles, encore un peu brutes, que se pose déjà toute sa méthode. Prendre l’angoisse contemporaine au sérieux, et refuser obstinément de la rendre présentable.