[DOSSIER] Female Rage: une bonne raison d’être en colère

Le vocabulaire a une date de naissance officielle, ce qui est pratique. Cela permet aux journalistes de faire commencer les histoires exactement là où elles deviennent vendables.
Unlikable female character apparaît ainsi en 2013, après que Claire Messud a répondu assez sèchement à une remarque de Publishers Weekly sur son roman The Woman Upstairs. Sa narratrice, Nora, n’était pas exactement le genre de femme avec laquelle on aurait spontanément envie de partager une assiette de tapas. L’année suivante, Roxane Gay publie Not Here to Make Friends, un texte qui réclame aux personnages féminins le droit de penser des choses laides et prendre des décisions laides, cette liberté narrative dont les hommes bénéficient depuis longtemps sans que personne ne demande de certificat médical.
Puis vient la female rage. 2018, MeToo, et presque simultanément Rage Becomes Her de Soraya Chemaly, Good and Mad de Rebecca Traister et Eloquent Rage de Brittney Cooper. La colère des femmes n’est plus seulement une émotion embarrassante ou un symptôme, elle devient un objet d’étude, un sujet de conversation, un rayon, bientôt une esthétique.
Ces deux expressions ont évidemment leur utilité. Elles permettent de nommer quelque chose qui existait avant elles et que la culture dominante avait souvent préféré laisser dans l’angle mort. Mais leur apparition tardive raconte aussi quelque chose d’assez drôle sur notre époque. Nous avons passé des siècles à expliquer aux femmes qu’elles devaient être aimables, et maintenant que certaines refusent, nous leur avons offert une catégorie.
C’est peut-être ça, le progrès. Avant, une femme en colère était hystérique, maintenant elle est female rage. Avant, une femme antipathique était simplement une salope, maintenant elle est une unlikable female character. Le problème, évidemment, c’est qu’entre les deux, quelque chose s’est perdu. La possibilité qu’elle ne soit rien de tout cela. Qu’elle soit simplement mauvaise.
Parce que la female rage a une qualité rassurante. Elle a généralement une cause. Elle vient du viol, du patriarcat, du travail, du mariage, de la maternité, du harcèlement, de la violence sexuelle, de la dépossession. Elle est légitime. Elle peut être contextualisée. On peut lui consacrer un essai en expliquant soigneusement pourquoi elle existe.
L’unlikable female character est déjà plus emmerdante. Elle peut être égoïste sans traumatisme fondateur. Jalouse sans raison valable. Cruelle avec une autre femme. Sexuellement prédatrice. Méprisante. Lâche. Mesquine. Elle peut prendre une mauvaise décision et ne pas apprendre sa leçon à la fin. Elle peut même être riche, privilégiée et parfaitement consciente de l’être. Elle n’a pas nécessairement besoin d’être sauvée par l’analyse.
Et c’est peut-être là que commence la véritable histoire. Car la littérature de contre culture avait compris depuis longtemps que le problème n’était pas seulement de donner aux femmes de meilleures raisons d’être en colère. Il était de leur retirer l’obligation d’être présentables.
En 1967, Valerie Solanas tape et mimeographie le SCUM Manifesto, qu’elle vend elle même dans les rues de Greenwich Village. Le texte ne cherche pas à séduire son lecteur. Il ne demande pas poliment l’autorisation d’être radical. Il ne commence pas par « je comprends que cette position puisse paraître excessive ». Il est excessif. C’est précisément son intérêt. Solanas ne cherche pas à rendre sa colère acceptable. Elle ne transforme pas sa rage en témoignage pédagogique. Elle ne demande pas qu’on comprenne la petite fille derrière la militante. Elle parle, et c’est tout.
Quelques années plus tard, Kathy Acker déplace le problème sur le terrain de la fiction. Elle vole, plagie, détourne, change d’identité, mélange les voix, les corps et les textes. Ses personnages ne sont pas toujours là pour être compris psychologiquement, encore moins pour être aimés. Acker s’attaque à quelque chose de plus profond que la sympathie: la prétention de la littérature à savoir exactement ce qu’est un personnage. Si Solanas refuse de convaincre, Acker refuse d’être lisible.
Et puis il reste le corps. Avec le New Narrative, autour de San Francisco, des écrivaines comme Dodie Bellamy font entrer dans la littérature ce que la littérature respectable avait tendance à laisser derrière la porte: le sexe humiliant, le dégoût, les fluides, la honte, les maladies, les obsessions, les pensées qu’on ne met normalement pas dans un joli carnet Moleskine. Le corps féminin cesse d’être seulement désiré, raconté ou maltraité. Il devient une matière littéraire, y compris lorsqu’il est laid, inconvenant ou franchement dégueulasse.
Trois refus, donc. Ne pas convaincre. Ne pas être lisible. Ne pas être présentable.
C’est peut-être cela que les catégories contemporaines ont partiellement oublié. Elles ont retenu la colère, le désordre, la femme difficile, mais elles ont parfois transformé le refus en esthétique. La femme qui hurlait est devenue une femme qui explore sa rage. La femme qui emmerdait tout le monde est devenue une complex female protagonist. La femme qui faisait n’importe quoi est devenue une messy woman. Il y a quelque chose d’assez merveilleux et d’assez sinistre dans cette opération. Nous avons appris à vendre ce que nous avions autrefois appris à condamner.
On le voit très bien dans la circulation récente de certains livres. Boy Parts, d’Eliza Clark, paraît chez Influx Press en 2020, avec une narratrice qui photographie des hommes, les recrute dans la rue et les traite comme une matière première. Le livre n’arrive pas accompagné d’un grand appareil institutionnel destiné à expliquer au monde pourquoi il est important. Il existe. Puis les lecteurs le trouvent. TikTok le transforme en phénomène. L’institution arrive ensuite. C’est une mécanique désormais familière. La petite maison prend le risque, les lecteurs font gratuitement le travail de prescription, les réseaux sociaux fabriquent la conversation et les grandes structures arrivent lorsque le risque a suffisamment diminué pour devenir raisonnable. Ce n’est pas exactement la contre culture qui entre dans l’institution, c’est l’institution qui arrive après la contre culture, une fois que quelqu’un d’autre a payé pour vérifier que ça se vendait.
Même chose avec les petites presses qui publient depuis des années des textes volontairement inconfortables, sexuels, violents, absurdes ou franchement antipathiques. CLASH Books, LittlePuss Press et quantité d’autres maisons indépendantes n’ont pas attendu que la female rage devienne une expression parfaitement reconnaissable pour publier des femmes en colère. Elles n’avaient simplement pas besoin de savoir qu’il s’agissait d’un mouvement. C’est peut-être la différence essentielle. La contre culture n’avait pas besoin de catégorie, elle avait besoin d’une imprimante, de quelques dollars et d’une mauvaise idée, quand le marché, lui, a besoin de mots clés. Il faut pouvoir identifier le produit, le recommander, le comparer, l’aligner sur une étagère avec trois autres produits qui lui ressemblent. La femme furieuse doit pouvoir être reconnue immédiatement, la femme impossible doit appartenir à une famille. C’est ainsi que la transgression devient une esthétique, et l’esthétique un marché.
Ce qui ne signifie évidemment pas que la littérature contemporaine serait soudainement devenue inoffensive. Certaines de ces œuvres sont réellement dérangeantes. Certaines femmes écrivent aujourd’hui avec une liberté qui aurait été difficilement imaginable quelques décennies plus tôt. Il ne faudrait pas transformer la critique de la récupération en nostalgie idiote pour une époque où les femmes étaient censées fermer leur gueule.
Mais il reste une question. Qu’est ce qui se passe lorsque la femme qui refuse d’être aimable devient elle même un type de personnage que l’on attend, lorsque la colère devient reconnaissable, esthétisée, recommandable, lorsque le lecteur n’a plus besoin d’être dérangé par une femme monstrueuse puisqu’il peut simplement constater qu’il est en train de lire un excellent exemple de female rage? Le paradoxe est là. Nous avons passé beaucoup de temps à réclamer aux femmes des personnages sympathiques, puis nous avons obtenu des personnages antipathiques, et maintenant nous sommes peut être en train de leur demander autre chose: d’être antipathiques de la bonne manière. Sois méchante, mais avec une conscience féministe. Sois sexuelle, mais subversive. Sois violente, mais métaphoriquement. Sois folle, mais avec un trauma suffisamment bien écrit pour que le lecteur puisse comprendre. Sois détestable, mais donne nous une raison de t’aimer quand même. C’est peut être la dernière forme de politesse que nous n’avions pas encore repérée.
Le personnage féminin le plus radical n’est peut être pas celui qui hurle, qui casse des choses ou qui tue symboliquement le patriarcat à la page 247, mais celui qui ne nous donne aucune bonne raison, qui ne représente personne, qui n’est pas un symbole, qui n’a pas de leçon à transmettre, qui fait quelque chose d’odieux et continue tranquillement son histoire. Une femme qui n’est ni une victime, ni une survivante, ni une icône, ni une métaphore. Une femme qui n’est même pas particulièrement intéressante. Une femme qui, simplement, nous emmerde, et qui n’a toujours pas l’intention de s’excuser.