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[DOSSIER] ROCK CRITIC: Nobody Ever Asked Me About the Girls

La critique rock se professionnalise à la toute fin des années 1960, dans les pages de Rolling Stone (1967), puis de Creem (1969), et elle se raconte très vite comme une affaire de garçons. Lester Bangs, Robert Christgau, Greil Marcus, Richard Meltzer, Nick Tosches, ce sont ces noms-là qui tiennent lieu de canon. Christgau traîne depuis des décennies le surnom de “Dean of American Rock Critics”, le doyen. Sauf qu’à l’un des tout premiers postes de ce genre-là, dans l’un des magazines les plus installés du pays, c’est une femme qu’on trouve: Ellen Willis, première critique pop de l’histoire du New Yorker, dès 1968.

Être dans la pièce ne suffit pas, encore faut-il négocier, chacune à sa façon, un rapport de force avec les hommes qui la tiennent. Ann Powers (elle commence à seize ans, en 1980, dans l’hebdomadaire local The Rocket, à Seattle) choisit de ne pas négocier du tout. Elle construira ses propres outils plutôt que de mendier une place dans ceux qui existent déjà. Willis, elle, négocie phrase par phrase, à l’intérieur même du magazine le plus feutré du pays. Le rédacteur en chef du New Yorker, William Shawn, rechigne un temps à laisser passer le mot “menstruation” dans un de ses papiers sur la musique au féminin. Elle tient bon. Lisa Robinson, enfin, négocie par la proximité plutôt que par l’affrontement. Elle hérite d’une chronique par son mari, le producteur Richard Robinson, alors occupé à produire Lou Reed. Mais c’est son propre travail qui lui vaut ensuite d’embarquer en tournée avec les Rolling Stones, comme journaliste et attachée de presse à la fois, d’entrer dans les coulisses de Led Zeppelin, de Bowie, de Queen, puis de couvrir la scène punk au CBGB et au Max’s Kansas City.

Il y a aussi des coïncidences de calendrier qui en disent long, prises dans le désordre. 2006: l’année où Willis meurt d’un cancer du poumon, à soixante-quatre ans, est aussi celle où Powers prend la tête de la critique musicale du Los Angeles Times, en succédant à Robert Hilburn. 1969: Robinson récupère la chronique de son mari la même année où Willis, déjà installée au New Yorker depuis un an, cofonde Redstockings, groupe fondateur du féminisme radical new-yorkais, et sort, à la même époque, avec un jeune critique du nom de Robert Christgau, qui deviendra bien plus tard le doyen du genre. Il ne s’en cache pas dans son mémoire Going Into the City (2015), il la décrit comme la personne la plus intelligente qu’on ait jamais connue, celle qui lui a comblé beaucoup de manques sur le féminisme. Le doyen avait une prof.

La correction, chacune l’a faite à sa manière, ou pas du tout. Robinson publie d’abord un mémoire, There Goes Gravity (2014), quarante ans du métier racontés en laissant les femmes largement hors champ. Six ans plus tard, elle revient sur elle-même avec Nobody Ever Asked Me About the Girls (2020), plus de mille entretiens compilés, de Beyoncé à Joni Mitchell en passant par Aretha Franklin. La critique Elizabeth Hand, dans le Washington Post, juge l’exécution bien intentionnée mais bâclée, le titre presque une plaidoirie, vingt ans de retard sur son propre travail. Willis, elle, n’a jamais eu à se corriger. Elle est morte avant. C’est sa fille, Nona Willis Aronowitz, qui rassemble ses textes rock en 2011 dans Out of the Vinyl Deeps. Le critique Ken Tucker y voit un livre qui ressuscite une voix presque perdue, vitale, irremplaçable, puis, en 2014, une sélection plus large de ses écrits dans The Essential Ellen Willis, qui remporte le National Book Critics Circle Award. Powers, seule des trois, avait anticipé le problème avant même de l’avoir vécu. En 1995, avec Evelyn McDonnell, elle réunit des textes de femmes sur le rock, la pop et le rap, publiés sur quatre décennies, dans une anthologie, Rock She Wrote, cinq ans avant de publier son propre mémoire, Weird Like Us: My Bohemian America (2000), accueil pas tendre partout, l’AV Club y voyant par endroits une vie ordinaire montée en paradigme générationnel. Vingt-deux ans plus tard, en 2017, elle refait le même geste à une tout autre échelle, sur NPR cette fois, avec Turning the Tables, la liste des 150 plus grands albums de l’histoire faits par des femmes.

Trois manières de répondre à la même absence, aucune ne ressemblant à une autre. Le métier s’est raconté comme une histoire de garçons, doyen compris. Les livres, eux, racontent autre chose.