[DOSSIER] Bizarro Fiction: I’ll Fuck Anything That Moves

En 2005, la scène underground américaine se retrouve avec un nom qu’elle n’avait pas vraiment demandé: bizarro fiction. Trois petites maisons indépendantes, Eraserhead Press, Raw Dog Screaming Press et Afterbirth Books, adoptent officiellement l’étiquette pour une littérature qui, jusque-là, traînait sans case. Eraserhead Press, fondée à Portland en 1999 par Rose O’Keefe, en devient le QG, avec sa propre convention, BizarroCon, dès 2008. La définition la plus citée du mouvement vient d’O’Keefe elle-même, sans détour: “si un public aime un livre ou un film avant tout parce qu’il est bizarre, alors c’est du Bizarro.” Le Bizarro Starter Kit, anthologie fondatrice, tape plus fort encore “l’équivalent littéraire du rayon culte du vidéoclub.” En clair: de l’absurde, du grotesque, du morbide, du satirique, greffés sur des structures de genre reconnaissables, horreur, polar, science-fiction, plutôt que sur l’avant-garde façon manifeste.
Les mêmes trois ou quatre noms reviennent à chaque fois qu’on parle de bizarro fiction. Mellick et Satan Burger. Wilson et Dr. Identity. Pierce et Lost in Cat Brain Land. Tous publiés chez Eraserhead Press à Portland, tous cités en premier dans le moindre article de synthèse. Le Guardian en donne un exemple parfait. En 2010, sous la plume de Damien G Walter, Carlton Mellick III y est couronné comme la figure appelée à “dominer” l’histoire du genre, aux côtés de Jeff Burk, Cameron Pierce et Jeremy C. Shipp. Quatre noms, zéro femme, sur toute la longueur de l’article. Mais il y a un totem plus fiable que les articles de synthèse. Le Wonderland Book Award, voté chaque année par la communauté elle-même depuis 2008, à BizarroCon. Et là, l’histoire change de tête. 2011, meilleur roman: Laura Lee Bahr, pour Haunt. 2014, même prix: MP Johnson, pour Dungeons & Drag Queens. Meilleur recueil la même année: Violet LeVoit, pour I’ll Fuck Anything That Moves and Stephen Hawking. 2016, puis 2017, Johnson et Bahr repartent chacune avec un second Wonderland, pour Berzerkoids et Angel Meat.

Haunt, 2011, Fungasm Press, un des quatre imprints d’Eraserhead. Sarah meurt dans sa baignoire, poignets tailladés, signes d’asphyxie en plus, allez comprendre. Son fantôme s’installe dans l’appartement de Richard, employé de bureau qui en devient obsédé, pendant qu’un journaliste, Simon, mène sa petite enquête à côté. Bahr construit tout ça comme un livre dont vous êtes le héros détourné. Chapitres qui se répondent, réalités parallèles qui ne se raccordent jamais vraiment. Le critique Gabino Iglesias tranche. Sombre, inquiétant, rapide, sexy, plein de surprises. Premier Wonderland Award pour Bahr. Le second suivra six ans plus tard, pour son recueil Angel Meat.
Violet LeVoit vient du cinéma, pas de la fiction pure, enfin pas seulement. Avant ça, il y a eu le DIY. Au tournant des années 90, dans la scène underground de Towson-Glen Arm, en banlieue de Baltimore, elle publiait déjà ses propres comics et fanzines, dans un registre punk pas si loin de celui où Johnson traînera dix ans plus tard avec Freak Tension. Elle en garde un souvenir tranchant sur le sexisme ambiant: “ça ne venait tout simplement pas à l’idée des mecs de la scène qu’ils pouvaient être sexistes. Ça leur échappait complètement, ils étaient occupés par tellement d’autres choses.” Critique à Philadelphie aujourd’hui, chronique régulière pour Turner Classic Movies. Elle a appris le cinéma par les textes avant les images. Ses parents lui interdisaient presque tout à regarder, alors elle a lu Roger Ebert à la place. Des années plus tard, elle constate, sans grande surprise, que les femmes restent minoritaires dans la critique de cinéma professionnelle. I’ll Fuck Anything That Moves and Stephen Hawking, quatorze nouvelles publiées en 2014 chez Fungasm Press, tourne autour de la mort sous toutes ses formes possibles: une ex-chimpanzée cascadeuse d’Hollywood, une tueuse en série qui ne cible que des mères célibataires, une lycanthrope boulimique en manque de communauté. Wonderland du meilleur recueil, 2014, la même année que celui du meilleur roman file à MP Johnson. Son tout premier recueil, I Am Genghis Cum, est né d’un accouchement de quatre-vingt-dix heures suivi d’un syndrome de stress post-traumatique. LeVoit dira que cette épreuve lui a donné le courage d’aller dans des endroits très sombres, sur la page. Une phrase qui vaut pour tout ce qu’elle écrira ensuite.
MP Johnson, elle, double la mise. Meilleur roman en 2014 pour Dungeons & Drag Queens, meilleur recueil en 2016 pour Berzerkoids. Dans ce dernier, une drag queen se bat contre l’ours en peluche de son enfance, une femme s’autodétruit au son du punk rock qui lui sort de la poitrine, une chenille interdimensionnelle traverse des corps humains à la chaîne. Avant le bizarro, il y avait le fanzine. Freak Tension, quinze ans, quinze numéros, scène punk, fin des années 1990. Johnson est une autrice trans, elle en parle sans détour depuis son coming out, notamment dans un fanzine perso, Trans Mess. Dans une scène déjà biberonnée au non-conformisme, dit-elle, l’accueil s’est fait sans grand drame.
Trois autrices, plusieurs livres, le même écosystème éditorial, et le même prix qui revient, année après année, depuis le tout début des années 2010. Le mouvement bizarro, on l’a raconté dehors avec une poignée de noms d’hommes. En interne, au moment de voter, la communauté avait visiblement une autre mémoire.