[PORTRAIT] Dorota Masłowska

Dix-huit ans, un bac à réviser. Au lieu de ça, Dorota Masłowska écrit un roman. Elle avait entamé des études de psychologie à Gdańsk, lâchées au bout de six mois pour des études de culture à Varsovie. Née le 3 juillet 1983 à Wejherowo, en Pologne, elle n’a encore publié aucun livre. Elle a dix-neuf ans quand tout bascule.
Premier roman, Wojna polsko-ruska pod flagą biało-czerwoną, publié en septembre 2002 par une petite maison, Lampa i Iskra Boża, après avoir été repéré par le critique Paweł Dunin-Wąsowicz. Le livre se vend par dizaines de milliers d’exemplaires dès la première année. Le narrateur, surnommé Nails dans la traduction anglaise, un jeune type paumé et défoncé, raconte trois jours de sa vie dans une Pologne d’après-communisme qui ne sait plus quoi faire de sa jeunesse. La langue est vulgaire, argotique, rythmée presque comme un rap: c’est ce qui fait scandale, puis ce qui fait mouche. La même année, elle reçoit le Paszport Polityki en littérature. L’année suivante, le roman est nommé au prix Nike, le plus prestigieux de Pologne. Il ne le remporte pas, mais rafle le prix du public, avec 35% des voix.
Traduit en anglais par Benjamin Paloff sous le titre Snow White and Russian Red (Grove Press, 2005), puis en français par Zofia Bobowicz sous celui de Polococktail Party (Noir sur Blanc, 2004), le roman finit par circuler dans de nombreuses langues. La réception ne pouvait pas être plus contrastée. En Pologne, la presse culturelle en fait la « reine incontestée de la jeune scène littéraire », salue une voix générationnelle qui transforme l’argot de rue en matière littéraire sérieuse. Aux États-Unis, Kirkus Reviews démonte au contraire le texte, qualifié de « rant » égo et phallocentrique, et raille au passage les critiques polonais qui l’ont pris au sérieux. Comme si la valeur d’un texte brut, gueulé à la première personne, changeait selon la langue dans laquelle on le juge.

À côté du roman, elle mène aussi une carrière musicale. Elle collabore notamment avec le groupe Cool Kids of Death dès 2003, puis, en 2014, sort un album, Społeczeństwo jest niemiłe, sous le pseudonyme Mister D., avec le mannequin Anja Rubik dans le clip de « Chleb ». En 2023, un nouvel album, Wolne, paraît cette fois sous son propre prénom, Dorota. Deuxième roman, Paw królowej, 2005: moins vendu que le premier, mais couronné en 2006 par le vrai prix Nike, celui du jury cette fois. Suivent des pièces (Dwoje biednych Rumunów mówiących po polsku, créée en 2006 Między nami dobrze jest, 2008 Bowie w Warszawie, 2022), et d’autres romans. Kochanie, zabiłam nasze koty en 2012, publié en anglais sous le titre Honey, I Killed the Cats, dans une traduction toujours signée Benjamin Paloff, Inni ludzie en 2018, adapté au cinéma par la réalisatrice Aleksandra Terpińska, Magiczna rana en 2024.
En 2004, elle a une fille, Malina, avec le poète et artiste Kazimierz Malinowski. Plus de vingt ans après la sortie de Wojna polsko-ruska, la critique polonaise continue de la citer parmi les événements littéraires les plus marquants de la Pologne post-1989. Masłowska, elle, a depuis longtemps quitté le rôle de prodige d’un seul livre. Roman, pièce, disque, elle change de médium dès qu’un seul ne suffit plus à dire ce qu’elle a à dire.