[DOSSIER] Grunge Lit: Salo in Darlo

En 1995, l’Australie littéraire découvre un genre qu’elle n’avait pas commandé. Des jeunes auteurs et autrices publient, presque en même temps, des romans peuplés de coloc miteuses, de sexe cru, d’alcool et de désœuvrement urbain. La presse baptise ça “grunge lit”, en écho direct à la scène musicale de Seattle. Le nom colle, même si la plupart des personnes concernées le détestent. En 1996, dans la revue Overland, le critique Ian Syson va encore plus loin. Pour lui, la grunge lit n’est même pas un vrai mouvement littéraire, juste une “création marketing”, un coup d’esprit du marché. Au festival des écrivains de Melbourne, cette année-là, Linda Jaivin, Andrew McGahan, Fiona McGregor et Christos Tsiolkas montent ensemble sur scène pour refuser l’étiquette en bloc. Ils ne veulent pas être le “brat pack” australien qu’on cherche à leur coller sur le dos, façon copie conforme du Bennington College américain.
Ce qu’on retient le plus souvent de cette vague, ce sont ses noms masculins. McGahan et Praise. Tsiolkas et Loaded. Mais c’est une femme, Justine Ettler, qui en devient la figure la plus commentée, sous le surnom d’Impératrice du grunge. Son roman The River Ophelia, publié la même année, raconte une relation toxique et violente avec un luxe de détails qui lui vaut les foudres d’une partie de la critique. Un compte-rendu de l’époque, signé Don Anderson dans l’Australian Book Review, s’intitule carrément “Salo in Darlo”, clin d’œil pas franchement tendre au film le plus dérangeant de Pasolini. Un autre écrira que le livre est “compromis, au fond, par un désir d’être transgressif”. Ce que ces lectures manquent, c’est le geste précis d’Ettler. Docteure en littérature postmoderne, sa thèse porte sur American Psycho de Bret Easton Ellis, et son roman se construit explicitement comme une réponse à ce texte-là. Retourner contre lui-même le regard masculin qui organise la violence dans la fiction de la décennie, en le faisant traverser un corps et une conscience de femme. Le livre se vend à quarante mille exemplaires. Un chiffre que son statut de simple scandale littéraire suffit rarement à expliquer tout seul.
L’influence, elle la doit surtout à Kathy Acker. C’est là qu’Ettler a pris l’idée de donner son propre prénom à sa narratrice, et de piller des personnages empruntés à d’autres livres pour les détourner. Les deux femmes se croisent en Australie dans les années 90, et Acker, sans qu’on lui demande rien, lui dit avoir adoré le roman. Mais le prix à payer suit vite. Ettler finit par retirer ses deux premiers livres de son éditeur en 1997, lassée d’être harcelée, confondue avec sa narratrice au point que les gens en viennent à douter de sa propre santé mentale. Elle le dira elle-même plus tard : les autrices qui écrivent des personnages “très abîmés” risquent de se faire traiter, elles, d’écrivaines abîmées, quand un homme qui fait pareil reste juste un romancier qui explore des zones sombres.
Il y a même, derrière tout ça, une drôle de mécanique de genre que la recherche universitaire a fini par repérer. Une thèse de 2017 identifie dans la grunge lit deux archétypes récurrents : “la femme transitoire” et “l’homme statique”. Les hommes du genre restent, s’enlisent, végètent en coloc. Les femmes, elles, bougent, fuient, se cherchent ailleurs. La banlieue, dans ces romans, se code presque toujours comme féminine, domestique, mineure, contre la ville, codée masculine, dominante, puissante. Pas étonnant, dans ce cadre-là, qu’une femme qui refuse justement de rester à sa place assignée, comme Ettler avec son roman frontal et théorisé, devienne la cible préférée de la critique.
À côté d’elle, Linda Jaivin publie la même année Eat Me, comédie érotique bien plus légère de ton, presque étrangère au reste du mouvement. Elle en profite quand même avec humour, l’année suivante, en sortant Rock’n’Roll Babes from Outer Space. Comme pour prouver qu’on peut surfer une vague littéraire sans jamais vraiment y avoir appartenu.
Et il y a, en amont de toute cette génération, un nom que la critique elle-même cite comme antécédent direct. Helen Garner. Son roman Monkey Grip, publié en 1977, dépeint déjà la vie en maison partagée, la dépendance amoureuse, la drogue et l’ennui urbain de Melbourne. Presque vingt ans avant que quiconque ne pense à appeler ça du grunge. Le mouvement qu’on a fini par cataloguer comme une explosion masculine de la fin des années 90 avait donc déjà ses autrices avant même d’avoir un nom. Et sa voix la plus commercialement risquée, Ettler en tête, pendant que ça se passait.