[PORTRAIT] Dodie Bellamy

Il y a quelque chose d’assez drôle à finir dans les mêmes rayonnages que ceux qu’on a passé sa vie à fuir. Dodie Bellamy a écrit sur le sexe, la théorie française et les instincts qu’on planque d’habitude, sans jamais chercher un gramme de respectabilité, et ses archives dorment aujourd’hui à la bibliothèque Beinecke de Yale. Allez comprendre.
Avant Dodie, elle s’appelait Doris Jane Bellamy, née en 1951 à North Hammond, dans un coin sans histoire de l’Indiana. Études à l’Indiana University, puis cap sur San Francisco au tournant des années 80, où elle atterrit direct dans l’avant-garde littéraire de la ville. Elle en reste aujourd’hui une des dernières survivantes du New Narrative, mouvement monté par Bruce Boone et Robert Glück, qui a eu l’idée de coller la théorie critique française à la fiction la plus intime possible: du sexe, de la confession, rien tenu à bonne distance.
Premier livre en 1991, Feminine Hijinx. Puis Real: The Letters of Mina Harker and Sam D’Allesandro (1994), un Dracula réécrit et transplanté dans le San Francisco fin de siècle, puis Broken English (1996). En 2001, Cunt-Ups lui décroche le Firecracker Alternative Book Award (la plus haute reconnaissance que l’édition indé américaine sait donner à un bouquin qui ne rentre dans aucune case commerciale). À chaque livre, la même question revient: jusqu’où on peut aller dans l’aveu sans que ça devienne du spectacle?
Elle ne se pose pas cette question toute seule. En 1981, elle rencontre l’écrivain Kevin Killian. Ils se marient, et pendant près de quarante ans, ils forment l’un des couples les plus centraux de la scène littéraire queer de San Francisco. Ensemble, ils font revivre la revue Mirage sous le nom de Mirage #4/Period(ical), qu’ils tiennent vingt ans (plus longtemps que pas mal de vraies maisons d’édition). En 2017, toujours à deux, ils sortent Writers Who Love Too Much: New Narrative Writing 1977-1997, la première grande anthologie du mouvement. Quarante-deux plumes, connues ou oubliées, réunies pour prouver qu’un courant entier a existé à la croisée du punk, du porno et de la théorie française, sans jamais avoir demandé la respectabilité qu’on finira par lui coller de force.
Kevin Killian meurt en juin 2019, d’un cancer. Sept mois plus tard, le Covid s’abat sur le monde entier, et Bellamy se retrouve à porter un deuil personnel en pleine catastrophe collective, les deux qui se répondent sans jamais vraiment se confondre. De ça naît un nouveau recueil d’essais chez Semiotext(e), où elle refuse le récit propre sur lui du deuil et de la résilience pour aller voir plutôt ce que le chagrin peut ouvrir comme autres façons de vivre, d’être ensemble. Même intelligence tranchante, même absence de pudeur qu’avant sur le désir, retournées, cette fois, contre la perte.
Aujourd’hui, elle enseigne l’écriture créative à San Francisco State University et à la California College of the Arts, écrit pour Artforum, Frieze, la Los Angeles Review of Books. Et donc, ses archives à Yale. Pas par soif tardive de respectabilité, elle le dirait sûrement elle-même, juste que même l’avant-garde la plus sale finit, tôt ou tard, par intéresser les institutions qu’elle passait son temps à fuir.