[DOSSIER] Une histoire du fanzine: les marges des marges

Tout le monde connaît la même histoire du fanzinat féminin. Olympia, Washington D.C., le tournant des années 90, Bikini Kill, le mot riot grrrl qui devient un étendard. Vraie, cette histoire. Elle mérite même d’être racontée encore. Mais ce n’est pas toute l’histoire. Et ce qu’elle a laissé dehors, presque malgré elle, en dit long.
Le tout premier fanzine punk écrit par une femme, selon les collectionneurs et archivistes qui s’y sont penchés depuis, ne sort pas à Olympia. Il sort à Londres, en janvier 1977. JOLT, signé Lucy Toothpaste. Sa question, posée dès la une du numéro un : pourquoi n’y a-t-il pas de vraies musiciennes punk ? Elle décrira plus tard ce zine comme né d’une excitation presque physique, celle d’un monde qui semble enfin s’être fissuré pour laisser entrer tout le monde. Féminisme, antiracisme, politique, le tout passé au tamis du punk naissant, quand la plupart des fanzines de la première vague ne parlent encore que de musique. Couverture du troisième numéro : Mary Whitehouse, croisée gardienne de la morale britannique, tournée en ridicule. À l’intérieur, Lucy tape sur le racisme, tape sur le sexisme, interviewe Poly Styrene et Pete Shelley, consacre une page à The Fall et à leur morceau “Race Hatred”. Le racisme dans la scène punk anglaise n’a donc plus rien de tabou en 1977, vingt ans avant que Mimi Thi Nguyen n’ouvre le même chantier de l’autre côté de l’Atlantique. Lucy continuera pour Temporary Hoarding et Drastic Measures, les fanzines de Rock Against Racism et Rock Against Sexism, puis pour Spare Rib. Quatorze ans avant le premier concert de Bikini Kill, une Anglaise posait déjà, presque mot pour mot, les questions qu’Olympia reposera. Sans qu’on garde d’elle le même souvenir.
Rien d’exceptionnel à ce décalage. Les mémoires collectives ne retiennent presque jamais l’ordre exact des choses. Elles retiennent ce qui s’est le mieux organisé, le mieux nommé, le mieux transmis d’un cercle à l’autre. Le riot grrrl avait ce génie-là : un nom qui claque, une esthétique qu’on reconnaît au premier coup d’œil, des réseaux de diffusion qui tiennent la route. D’où la place qu’il occupe aujourd’hui, presque toute la place. Plus intéressant : regarder ce qui se passait en même temps, au cœur même de ce moment-là, et qui n’a pas voyagé aussi loin.

Six ans. C’est le temps que Mimi Thi Nguyen passe à rassembler plus de cinquante contributions de zinesters racisé·es pour Evolution of a Race Riot, publié en 1997, un texte né d’un besoin tout simple : dire une expérience du mouvement que le récit dominant ne racontait pas encore. Ramdasha Bikceem, quinze ans à peine, documente dans Gunk ce que ça fait d’être une fille noire dans une scène qui se pense homogène par défaut, pas depuis l’extérieur, depuis l’intérieur du truc. Nomy Lamm, avec I’m So Fucking Beautiful (1991), tourne le projecteur vers le corps : gros, queer, handicapé, tout ce que même les scènes les plus subversives préfèrent souvent ne pas regarder en face. Cindy Crabb choisit un autre tempo avec Doris : la confidence plutôt que le manifeste, un zine qui tiendra près de vingt ans, largement plus longtemps que la plupart des icônes qu’on cite en premier quand on parle du mouvement. Et de l’autre côté de l’Atlantique, dans le droit fil de ce que Lucy Toothpaste avait lancé, Karren Ablaze! documente à son tour, tout au long des années 80 et 90, la scène punk et indie britannique depuis ses propres marges, travail rassemblé bien plus tard dans l’anthologie The City is Ablaze! (2012), sans jamais recevoir l’attention qu’aura Olympia.
Ces zines ne cherchent pas à corriger le riot grrrl. Encore moins à lui piquer sa place. Ils font ce que le fanzine a toujours su faire mieux que n’importe quel autre support : documenter depuis l’intérieur ce qu’un récit plus large, même sincère, n’a jamais le temps ni l’espace de tout dire. Le riot grrrl racontait déjà beaucoup. Ces zines-là racontent le reste. Et c’est justement ce reste qui continue, aujourd’hui, à résister à tout résumé en un mot ou une image d’archive.

La vraie question, ce n’est peut-être pas de savoir qui a été le plus oublié. C’est de remarquer qu’une histoire, même bien racontée, en cache toujours une autre juste à côté. Qui attend son tour. Juste un peu de patience.